Extrait
de l'historique du 133éme R.I "le Régiment des Lions" - La Somme Juillet 1916
Venant de Lorraine, le régiment avait débarqué, dans la nuit du 26 au 27 juin, à
Breteuil. Il cantonna dans la région, à Esclainvillers et
Folleville. Ce n'était plus les frais villages des Vosges, enfouis dans la verdure
et où l'eau circule en abondance. Ces localités des plateaux de la Somme, construites en
pisé, paraissent pauvres et délabrées. Elles manquent d'eau, si bien que les voitures
du bataillon faisaient trois Kilomètres pour en chercher. Pendant la quinzaine passée
là, on n'en reprit pas moins l'instruction des unités. Les premiers fusils-mitrailleurs
furent distribués, ainsi que les premiers tromblons V. B., qui allaient rendre de grands
services dans la bataille.
Entre temps, le 1er
juillet, la
grande offensive franco-anglaise sur la Somme avait commencé. Du haut de la vieille tour
de Folleville, on embrassait l'arrière de la bataille: on
apercevait les trains qui se succédaient méthodiquement dans les deux sens, des
divisions de cavalerie qui se rapprochaient; le soir on voyait passer de nombreux avions
qui rentraient avec leur phare allumé à l'avant, grosses lucioles dont le bourdonnement
égal et vigoureux donnait confiance. A la nuit, le ciel s'illuminait du feu d'artifice
des obus et des fusées. Et tous les regards se tendaient vers l'horizon embrasé,
fournaise gigantesque où bientôt le régiment entrerait à son tour. Le 19, le 133ème
se
rendit par étapes à Rumigny. De là, il fut transporté en camions dans la région Bray-sur-Somme. Pendant tout le trajet, nos soldats purent
constater quelle activité régnait à l'arrière du front, pendant une action de ce
genre. De chaque côté de la grande route d'Amiens à
Saint-Quentin, c'étaient des enfilades ininterrompues de voitures, de camions, de
fantassins, de cavaliers, se déroulant comme les maillons d'une chaîne sans fin qui
serait engrenée par un mouvement de dents invisibles. Il y avait quelque chose de
mécanique dans la progression de ces interminables convois ! Au loin, on entendait le
roulement puissant et continu de notre artillerie. De son côté, à plusieurs reprises,
l'ennemi bombarda nos cantonnements : c'est ainsi que des pièces à longue portée
lancèrent quelques obus à Neuville-lès-Bray, au moment
où l'on débarquait. Pas d'abri ! Tant pis ! Contre mauvaise fortune on fit bon
cur. Il y eut d' ailleurs peu de victimes. Quel contraste entre ce paysage et celui
des Vosges ! On était d'ailleurs dans la zone de bataille : villages à demi ruinés et
vides d'habitants, maisons incendiées, routes défoncées. Le bombardement avait
transformé la campagne en une terre de morne désolation.
En fin
de journée, le 21 juillet, on quitta la région de Bray-sur-Somme.
Après avoir croisé des convois d'artillerie, on traversa les ruines de Suzanne. A gauche, s'étendait un vaste camp avec une foule
grouillante d'hommes, de chevaux, de voitures, de locomotives. Des saucisses surgissaient
à droite et à gauche. De partout, en plein «bled», étaient établies des batteries
d'artillerie lourde. Des tranchées, anciennes positions de repli, zébraient le sol de
leurs traînées crayeuses. On suivit le bord assez escarpé du plateau que creuse la
vallée de la Somme, et, vers le soir, on arriva au moulin de
Fargny, au milieu de batteries de 75, qui, de tous côtés, aboyaient rageusement
Dans la nuit, le 133ème
releva le
11ème
bataillon
de chasseurs alpins sur les positions atteintes, le 21, en fin de combat, entre la route Curlu-Hem et la route Maricourt-Péronne.
Les renseignements sur le front exact étaient des plus vagues. Les chasseurs, qui avaient
eu à subir une violente contre-attaque, étaient accrochés à hauteur d'une vaste
carrière à gauche du bois de Hem. Ils tenaient, à
gauche, les deux lèvres de cette carrière; à droite, ils n'en tenaient que la lèvre
ouest; les Allemands occupaient l'autre partie transformée en un ouvrage que le plan
directeur a baptisé «Tatoï» du nom du château du roi
de Grèce récemment incendié. La relève en pleine nuit, sous des tirs de barrage
extrêmement violents, fut très dure. La tête d'une section de la 9ème
compagnie
fut écrasée par un gros obus. Les deux artilleries continuèrent à tirer jusqu'au
matin. Les Boches arrosaient sans trêve les lignes tenues par l'infanterie française,
d'où ils savaient que de nombreux assauts allaient partir. Le régiment mit en première
ligne, à droite, le 2ème
bataillon
(commandant Thouzelier); à gauche le 3ème
(commandant
Boudet, puis capitaine Piébourg). Le 1er bataillon
resta en réserve à la tranchée de Gingembre. L'attaque devait, d'après le plan
primitif, être reprise au bout de deux jours, mais des remaniements successifs dans
l'ordre de bataille, comme l'entrée en ligne du 7ème
corps
et le glissement à gauche du20ème, obligèrent
à la retarde. Cette attente prolongée dans des trous d'obus ou des carrières, sous le
bombardement continu de l'artillerie allemande, qui, après la surprise du début de
juillet, s'était ressaisie et renforcée, fut très pénible. Les pertes quotidiennes
faisaient fondre les effectifs; les communications avec la première ligne étaient très
précaires et
constamment prises sous les barrages : aussi le ravitaillement arrivait-il assez mal; la
soif surtout, sous le soleil que la craie réverbérait, tenaillait les hommes dont la
poussière et la fumée des explosions séchaient la gorge. On souhaitait impatiemment que
la reprise de l'attaque eût lieu le plus tôt possible
(Les
survivants se rappellent le sinistre boyau de Sauve-qui-peut constamment battu, jalonné
de cadavres, qui s'arrêtait d'ailleurs, inachevé, en plein «bled», obligeant à
franchir 200 mètres, au pas de course, à découvert).
On
acceptait du reste de bon cur souffrances et privations, car on savait qu'à l'autre
aile du front, à Verdun, les camarades enduraient de pires souffrances : ils n'avaient
pas, eux, le réconfort de se sentir soutenus par une nombreuse et puissante artillerie,
qui dominait celle de l'ennemi; obligés de rester sur la défensive et d'attendre
anxieusement la nouvelle ruée boche, ils comptaient sur les camarades pour obliger
l'Allemand à relâcher son étreinte. Chaque obus qui tombait sur nous dans la carrière de Hem, c'était un obus de moins pour
écraser Verdun; chaque homme de renfort appelé sur la Somme, pour résister ou
contre-attaquer, était un homme de moins sur la Meuse. Aussi la contre-préparation
incessante et meurtrière ne faisait qu'exciter une ardeur plus fiévreuse. On reliait les
trous d'obus en parallèles de départ, on aménageait dans les carrières de vagues abris
pour les munitions, les postes de secours, les P. C. On termina, la nuit, le boyau de
Sauve-qui-peut. On poussa des reconnaissances, afin de préciser le front tenu par
l'ennemi 3
et
nous capturâmes des prisonniers des101ème
et
102ème
de réserve
saxons. Enfin, le 29 juillet, vers 22 heures, arriva brusquement en première ligne
l'ordre d'attaque pour le lendemain, au petit jour. Le jour «J» serait le 30; l'heure
«H», 5 heures 45. Notre artillerie se taisait et ce silence inaccoutumé étreignait les
curs. Mais vers minuit, les canons allemands se réveillèrent et commencèrent à
battre systématiquement nos positions. C'est sous les obus que se placèrent les unités
d'attaque, que se distribuèrent les vivres et les munitions d'assaut. Enfin notre
artillerie entama à son tour le branle. A l'éclatement des 105 fusants autour de nous se
mêlait le bruissement soyeux de nos 75 qui allaient faire terrer les Saxons. Le régiment
devait attaquer en liaison à droite avec un régiment mixte de zouaves et de tirailleurs,
à gauche avec le 23ème. Les
limites de la zone d'attaque étaient les suivantes : à gauche, la
corne sud-ouest du bois de Hem, puis une ligne fictive allant de cette corne au
bois des Ouvrages et au point 440 de la deuxième position allemande; à droite, la route Hem-ferme de Monacu. L'assaut devait être poussé sans
arrêt jusqu'à l'objectif final, la tranchée de Hanovre, le long de la route de Maurepas-Cléry. Quant aux bataillons d'assaut, ce seraient
le 2ème
à
droite, le 3ème
à gauche.
Le 1er
bataillon
qui restait en réserve viendrait tenir, aussitôt l'assaut déclenché, les positions de
départ des deux autres bataillons : 1ère
compagnie
derrière le 2ème
bataillon,
2ème
compagnie
derrière le 3ème
bataillon.
La 3ème
compagnie
demeurerait en réserve de brigade. A 5 heures 45, l'attaque se déclencha sur tout le
front franco-britannique au nord de la Somme, sur un terrain coupé de bois, de chemins
creux et de carrières, propice dès lors à la défense. Nos soldats se jetèrent en
avant sous les rafales de 75 qui miaulaient au-dessus des têtes. Le barrage de
l'artillerie ennemie vint s'écraser derrière eux. Mais un épais brouillard empêcha les
sections d'auto-canons et d'automitrailleuses d'assurer la progression, en aveuglant les
résistances ennemies qui se dévoileraient. A gauche, le 3ème
bataillon
(capitaine Piébourg), collant aux obus, entra dans le bois de
Hem, s'empara de la Carrière en pipe, atteignit le
Tortillard et la station de Hem. L'arrêt d'abord prévu sur la voie ferrée avait été
expressément interdit par le dernier ordre : il s'agissait d'atteindre, d'un seul élan,
sans se préoccuper des voisins, l'objectif final : les 9ème
et
11ème
compagnies
poussèrent donc droit devant elles, sur le bois des Ouvrages, égrenant sur leurs traces
les groupes de nettoyage qui s'occupèrent de fouiller fossés, boqueteaux, chemins creux
où s'abritait le Boche. La 10ème
atteignit,
de son côté, la lisière est du bois de Hem,
éparpillant aussi derrière elles ses nettoyeurs, puisque, sous prétexte d'économiser
des forces, on imposait aux mêmes unités la double tâche de progresser au pas de charge
et de nettoyer. Mais des coups de feu et des rafales drues de mitrailleuses éclataient de
toutes parts et jusque dans le dos des premières vagues; des silhouettes surgissaient du
brouillard, coiffées d'un casque étrange. Étaient-ce des nôtres ? Étaient-ce des
Anglais ? C'étaient hélas ! des Allemands...
Leurs troupes, qui n'avaient pas été inquiétées par notre artillerie durant la nuit
précédente, étaient au coude à coude dans les tranchées très peu détruites, et
leurs unités de contre-attaque, rassemblées intactes à quelque distance de la première
ligne, étaient prêtes à s'élancer et à saisir, comme dans un piège à ressort, les
éléments qui auraient pu percer.
-
Il convient de citer l'héroïsme de deux équipes de braves de la 6ème compagnie,
conduits par les héroïques sergents Bouron et Couard : en l'absence de
brancardiers, ils partirent, pendant la nuit du 20 au 21, pour relever des blessés dont
on entendait les cris en avant de nos lignes. Ils ramenèrent ainsi plusieurs chasseurs,
recueillis presque jusque sous les parapets allemands, les sauvant à coup sûr, car les
malheureux n'auraient pas tardé à succomber à leurs blessures déjà anciennes.
-
L'ennemi, rejeté de sa première position et n'ayant pas terminé l'arrangement de la
deuxième sur la crête Maurepas-Cléry, s'était accroché
désespérément aux bois, carrières, chemins creux, anciens abris d'artillerie qui se
trouvaient entre ces deux positions; il n'y avait pas de ligne continue et nette; de là
pour notre artillerie d'ailleurs très puissante, de grosses difficultés. On ne savait
pas exactement ce qu'il fallait battre et l'on faisait du tir sur zone assez imprécis).
Plus à
gauche le bataillon Roullet, du 23ème, dont la
position de départ était en retrait sur celle du 3ème bataillon,
avait été fauché par les mitrailleuses sur le glacis qui précédait le bois de Hem. Il n'avait pas pu en aborder même la lisière et,
de toute la partie nord non nettoyée, sortaient des grenadiers boches qui prirent à
revers la 10ème
compagnie.
D'autres prirent de flanc la 11ème, qui les
chargea héroïquement, mais vit tous ses officiers tomber successivement sous les balles.
La 9ème, elle
aussi, était découverte sur son flanc droit, car le deuxième bataillon avait été
arrêté, comme nous le verrons ensuite. Prise sous les feux de front du bois Croisette et
les feux de flanc du bois du Ver, elle tournoya. Les Allemands s'infiltraient, dans le
brouillard, entre le peloton d'assaut et les deux sections laissées en nettoyage de la
carrière en pipe et de la station. Impossible de se voir, tant la brume était épaisse,
et de se prêter un mutuel appui. Les mitrailleuses, placées en échelon sur les flancs,
ne pouvaient pas tirer à travers ce voile opaque. En quelques minutes, comme un navire
disloqué par la tempête, le bataillon fut submergé par les contre attaques. Le
capitaine Piébourg rallia, entre la corne du bois de Hem et la
Carrière en pipe, les éléments restés autour de lui. Il fut blessé et passa le
commandement au capitaine adjudant-major Martin. Un peloton de la 2ème
compagnie
accourut à la rescousse; avec lui et avec les deux dernières sections de nettoyage de la
10ème
compagnie
et une de la 11ème, on
chercha à rejoindre les premières vagues, mais une barrière de mitrailleuses arrêta la
progression; les Allemands cherchaient même à s'infiltrer, à gauche, dans le trou
produit par l'arrêt du 23ème, pour cerner
ce qui restait du bataillon : un peloton de la 2ème compagnie
les arrêta. Les débris du 3ème
bataillon,
accrochés en flèche jusqu'au 3 septembre à la corne du bois de
Hem et à la Carrière en pipe, allaient permettre au reste du régiment, comme
nous allons le voir, de manuvrer par le flanc l'ouvrage de Tatoï et de l'emporter
après cinq jours de lutte. A droite, le 2ème
bataillon
(commandant Thouzelier), parti à l'heure «H» avec une résolution magnifique, s'était
heurté à l'ouvrage de Tatoï énergiquement défendu et au feu meurtrier des
mitrailleuses ennemies qui crachaient la mort sans arrêt. Malgré cela, les premières
sections, commandées par le lieutenant Dementhon et l'aspirant Sèbe, pénétrèrent dans
le fortin en même temps que les éléments de la 7ème
y
arrivaient par le Sud. A ce moment les deux chefs de section de la 6ème
furent
tués; le sergent Cruiziat de la 7ème
fut
blessé par les ennemis qui l'entouraient; le sous-lieutenant Laforce reçut une forte
commotion par l'explosion d'un obus. Les Allemands, contre-attaquant à la grenade,
réussirent à mettre leurs mitrailleuses en action, et nos hommes durent refluer du
fortin vers la tranchée de départ. En vain le capitaine Dumont essaya d'y pénétrer
avec les deux autres sections de la 6ème
compagnie.
En vain le lieutenant Oudot, bien que blessé, pénétra à son tour dans le ravin au nord
du fortin ou il fit quelques prisonniers. Les mitrailleuses obligèrent à reculer. On ne
put que se cramponner dans la carrière entre le fortin et la tranchée de départ et sur
le mouvement de terrain qui séparait les deux ravins, réunissant le fortin auxcarrières
du 3ème
bataillon.
Le brouillard qui se levait montrait les ouvrages de Tatoï garnis d'ennemis. Nos
mitrailleuses et nos canons de 37 purent alors entrer en action, permettant à nos
éléments avancés de gratter la terre et de s'abriter.
Une
fois la situation nettement établie, le lieutenant-colonel Baudrand prescrivit au chef de
bataillon Thouzelier de pousser de l'avant, en négligeant l'ouvrage de Tatoï, pendant
que les compagnies de réserve profiteraient du brouillard pour se porter, la 2ème
à la
carrière nord, la 1ère
dans la
carrière au sud du bois de l'Observation. Le commandant Touzelier, laissant une fraction
de la 5ème
compagnie
fixée sur Tatoï, forma une compagnie de manuvre
(débris de la 6ème, trois
sections de la 5ème) pour
déborder l'ouvrage par le Nord. Cette compagnie, commandée par le capitaine Dumont,
partit baïonnette au canon, mais sa droite fut immédiatement arrêtée par le feu
violent des défenseurs de Tatoï. Le capitaine Dumont et le lieutenant Oudot furent
blessés. La gauche de la compagnie, qui avait pu pénétrer dans la partie nord de
l'ouvrage, se heurta au bataillon ennemi arrivant de l'Est, après avoir contre-attaqué
notre 3ème
bataillon,
et elle fut obligée de se replier devant le feu d'un adversaire dix fois supérieur en
nombre. Les débris de la compagnie s'installèrent dans les trous d'obus à une trentaine
de mètres des Boches et y restèrent, essayant de se relier les uns aux autres par de
petites tranchées creusées à l'outil portatif.
Aux environs de 9 heures 30, le brouillard avait disparu; des avions français, qui
survolaient la position, firent connaître que toute la ligne du
Tortillard de l'Est était signalée comme occupée par nous.
Mis au
courant de ces faits, les commandants des 2ème
et
3ème
bataillons
firent des efforts incessants pour se relier à ces troupes, mais, les patrouilles ne
revenant pas, les mitrailleuses crachant dès que le moindre mouvement se produisait dans
nos lignes, l'accalmie se fit forcément, en attendant le soir. A la nuit, le régiment
s'organisa sur les positions tenues, en attendant qu'une nouvelle préparation
d'artillerie permît à une nouvelle offensive de continuer la progression après
l'écrasement de l'ouvrage de Tatoï, qui avait constitué la pierre angulaire de la
résistance boche. La journée avait été rude et meurtrière pour les deux bataillons
engagés en première ligne. Leurs pertes étaient sérieuses et les survivants avaient
dû rester plus de douze heures à 30 mètres des Boches, sans pouvoir faire un mouvement,
sous le feu incessant de l'infanterie ennemie et sous un soleil de plomb. «Quelle soif il
faisait», devaient dire plus tard les poilus! Pendant toute la journée du 31, nos
troupes se terrèrent sur le terrain conquis, sans pouvoir faire aucun mouvement en raison
des feux de mitrailleuses et des tirs de l'artillerie ennemie. Quand nos canons se mirent
à tirer sur l'ouvrage de Tatoï, quelques coups malheureux
tombèrent dans nos lignes et nous causèrent des pertes. Pendant la nuit, deux
patrouilles ennemies tentèrent de pénétrer dans nos organisations; elles furent
repoussées par nos grenadiers et nos fusiliers, et un prisonnier allemand resta entre nos
mains.
Le 1er
août, un
peloton de la première compagnie, qui avait remplacé en première ligne la 6ème compagnie,
très éprouvée, devait tenter à 18 heures de s'emparer du fortin
de Tatoï. Le commandant Thouzelier fut chargé de préparer cette attaque. A 20
heures, bien que le tir de neutralisation des 75 n'eût pas été exécuté, le commandant
prit un fusil et entraîna dans un assaut magnifique le peloton chargé de l'attaque. Les
deux sections désignées s'élancèrent bravement; l'une marcha directement sur le
fortin; l'autre, commandée par le sous-lieutenant Vinçon, se divisa en deux fractions
qui progressèrent chacune par un des ravins se rejoignant au nord de l'ouvrage. Le
débouché se fit avec un élan admirable sous un violent tir de barrage de l'artillerie
allemande. La section de droite, qui, par ailleurs, avait été immédiatement prise à
partie par un tir de fusils et de mitrailleuses, dut se plaquer contre une levée de terre
située au milieu de la carrière séparant la tranchée de départ du fortin. Pendant ce
temps, le lieutenant Vinçon, qui s'était trouvé en présence d'un certain nombre
d'Allemands et qui, bien que blessé lui-même, en avait tué et blessé plusieurs à
coups de fusil et de grenades, réussissait à s'installer au nord du ravin reliant la
grande carrière à la tranchée à l'est du fortin, prenant ainsi à revers quelques-uns
de ses défenseurs. Dès qu'elle s'en rendit compte, la section de droite quitta son abri
et rejoignit sous les balles la section Vinçon.
Le
commandant de l'attaque estima alors préférable d'attendre la nuit pour faire déboucher
une nouvelle section directement sur le fortin, afin de l'assaillir à la grenade, pendant
que les éléments groupés autour du sous-lieutenant Vinçon, et qui venaient à grand
peine d'être renforcés par une mitrailleuse, prendraient l'ennemi à revers.
Mais
pendant la nuit l'ennemi évacua le reste de l'ouvrage et nous l'occupâmes avant le jour.
Il laissait sur place de nombreux cadavres et une grande quantité de matériel, Parmi les
artisans de ce succès il faut citer le sous-lieutenant Brun qui, bien que blessé dès le
début, avait continué et conduit lui-même l'attaque à coups de grenades, faisant
preuve d'un courage extraordinaire et d'une bravoure presque téméraire.
Le 2
août au point du jour, nous tenions l'ouvrage. Le combat à la grenade se continua toute
la journée (des éléments de la 5ème
compagnie
étant venus renforcer la 1ère) et on
progressa dans les boyaux, en liaison, à droite, avec le 2ème
régiment
mixte de zouaves et de tirailleurs. A 19 heures, nos premiers éléments arrivaient sur la
route Bois-de-Hem-Monacu, en liaison, à gauche, avec le 2ème
bataillon
et, à droite, avec le 2ème
mixte. Les
unités engagées au cours de ce combat avaient fait preuve d'un mordant irrésistible;
l'ordre du jour suivant du 7ème
C.
A. (ordre général n° 162) en fait foi : «L'ouvrage de Tatoï a
été brillamment enlevé hier 1er août, dans la soirée, par une compagnie du133ème
R.
I. La progression continue vers le Sud dans le boyau qui relie l'ouvrage à la route Cléry-Curlu.L'ennemi a laissé une vingtaine de cadavres sur le
terrain et 4 mitrailleuses.»
Cette
affaire nous coûta la mort du sergent Couard, un des plus braves sous-officiers du
régiment. Blessé grièvement à la tête, en décembre 1914, sur le plateau de la
Fontenelle, il avait dû être trépané. Mais il refusa la réforme qu'on lui proposait
et rejoignit son régiment en 1916. Couard était d'une folle bravoure. Pendant les
attaques de juillet, sa compagnie, qui était aux avant-postes, fut soumise à de violents
tirs de harcèlement. Mais le «Petit» - c'est le nom qu'il devait à sa faible taille -
refusa de se creuser un trou et s'endormit sur les caisses de grenades de sa section, à
la merci de l'éclat qui pouvait tout faire sauter. Quand il arrive à ces limites, le
courage est contagieux. A le voir à la fois si tranquille et si téméraire, les hommes
de sa section ignoraient également la peur. Et c'est en chantant La
Marseillaise que
Couard les entraîna à l'attaque du fortin de Tatoï et qu'il tomba, mortellement frappé
à la tête par un pétard boche lancé à bout portant.
Après
douze jours de luttes, de privations et de souffrances, le régiment fut relevé sur ses
positions, dans la nuit du 2 au 3 août, par le 363ème
R.
I. La relève, commencée à 21 heures, fut terminée, à 2 heures du matin. Elle
s'effectua dans des conditions extrêmement difficiles, sous un violent feu d'artillerie.
Ce qui restait des compagnies fut rassemblé au camp n° 6, près
d'Éclusier. Les figures étaient noires de poudre et de terre, décharnées par
les privations; les effets étaient en loques. Mais on lisait sur les visages fiévreux
une farouche résolution de ne pas en rester là. Le régiment sortit de cette épreuve
abîmé mais plus solidement trempé. Il fut enlevé en camions-autos, à 5 heures 30,
pour aller cantonner à Wailly et à Tilloy-lès-Conty,
où il resta jusqu'au 9 août. Le pays contrastait par la douceur de ses lignes,
l'apaisement de ses verdures avec les lieux de désolation qu'on venait de quitter. Un
petit ruisseau serpentait dans le fond d'une tranquille vallée. On devait vite oublier,
dans ce calme, les journées qu'on venait de vivre; la fatigue physique disparaissait et
les nerfs surexcités se détendaient peu à peu.
Historique du 133ème RI
(Anonyme, F. Montbarbon, 1920) numérisé par Gérard Augustin |
Extrait de
l'historique du 146éme R.I - Bataille de la Somme
But de loffensive. Le départ
Le commandement français a résolu, en effet, douvrir un nouveau champ de bataille
sur cette parie du front en collaboration avec nos alliés britannique. Notre offensive
libérera une nouvelle du territoire national et, en aspirant les réserves allemandes,
achèvera le dégagement de Verdun.
Quittant les environs de St Dizier, le régiment sembarque le 25 avril, à St
Eulien, et vient débarquer dans la région de Montdidier; il
y séjourne jusquau 8 mai, exécute divers déplacements qui lamènent dans la région de Poix et à partir du 29, se rapproche
progressivement du théâtre de la prochaine bataille.
Préparatifs : le 1er juin il aboutit à Méricourt s/Somme et vient
sinstaller dans la zone Suzanne-Bray. Le régiment
commence alors la période de secteur qui précède toute attaque, pendant laquelle les
chefs font les études et les reconnaissances préparatoires, les troupes exécutent les
travaux et familiarisent avec le terrain.
Pendant cette période, lennemi, qui sans doute flaire quelque chose
exécute le 12 juin un tir inaccoutumé de minenwerfer. Le lendemain, à 23heures 30,
après une rapide préparation ; il tente un vigoureux coup de main qui donne lieu à
une lutte corps à corps. A 24heures, le calme renaît, nos lignes sont intactes et
lennemi nest certainement plus avancé.
La VIéme armée doit attaquer prochainement de concert avec les armées anglaises ;
le 146éme R.I aura pour objectif la lisière est du bois de
Favières. Travaux et reconnaissances continuent. Le régiment a reçu
fusils mitrailleurs qui vont faire leur début
sur le champ de bataille.
Le 27 juin, les deux bataillons de première ligne sont en place : 2éme à droite, 1er
à gauche. Le 28 on achève de prendre le dispositif. Le jour de lattaque est fixé
au 29 est reporté au 1er juillet, par suite du mauvais temps.
Lattaque du 1er Juillet: à 7 heures, les
troupes sont en place : à gauche le 153éme, à droite la 78éme brigade. H=7h 30.
Au moment précis fixé pour lattaque, les bataillons de première ligne (1er
et 2éme) franchissent le parapet et marchent droit sur le bois
de Favières, leur objectif. Vingt minutes après, ils atteignent la lisière ouest
et pénètrent à lintérieur.
Notre préparation dartillerie, complète au sud du bois, a été insuffisante au
nord, il en résulte que le bataillon de droite (2éme) peut arriver à son objectif à la
lisière est, tandis que celui de gauche (1er) trouve la corne nord-est une
forte résistance qui na pas été ébranlée par le canon qui oblige notre ligne à
sinfléchir. Lennemi, solidement retranché en ce point du fortin, est
vigoureusement attaqué à la grenade, mais malgré un renforcement par des éléments du
3éme bataillon, on narrive pas à len déloger.
Le fortin tient toujours et devient un foyer de lutte intense. Le coup de main projeté
est repris le 2, à 20heures, sous la direction du capitaine Gauche. Nos soldats
sélancent et abordent les défenseurs du fortin, mais ils sont rejetés par une
contre-attaque immédiate suivie dun tir violent dartillerie sur nos
positions. Le combat ne séteint quà 1 heure du matin. Les sous Lieutenants
Cambroche et Fraret sont tués, nous perdons en outre 3 officiers blessés, 15 tués, 30
blessés.
Le 4, au matin, nouveau combat à la grenade. A la nuit, nos éléments, qui combattent
sans relâche depuis plusieurs jours devant le fortin, sont relevés par un bataillon du
153éme ; le lendemain, le 3éme Bataillon du 146éme relève le 2éme. |
 |
Lattaque du 8 juillet: loffensive générale doit être
reprise le 8juillet. A gauche, la 21éme brigade anglaise attaquera le bois des Trônes puis la ferme
Malzom. Lattaque est fixée à 9h.30.
A ce moment précis, nos bataillons de première ligne (2éme et 3éme) partent avec le
même entrain que le 1er juillet : ils ont comme objectif la croupe est de Hardecourt et parviennent un quart dheure
après, sans trop de pertes, au village, capturant, chemin
faisant, trois mitrailleuses.
Larmée anglaise ne réalise pas lavance prévue.
Le 2éme bataillon ne peut atteindre complètement son objectif. Il prend position, sa
droite dans les vergers du village, sa gauche à 80 mètres de la cote 123. Le 3me
bataillon vient occuper la cote 123 par sa droite, sa gauche en direction de la ferme Malzom.
Le tir trop court de notre artillerie oblige notre compagnie de gauche, la 12éme, à
rétrograder dune cinquantaine de
mètres. Aussitôt lennemi contre-attaque. Le capitaine Cochin, commandant la 9 éme
compagnie, voit le danger et entraîne sa compagnie en avant, secondé par le sous
Lieutenant Imbault. Ces deux vaillants officiers sont tués à la tête de leur troupe.On
comptait en outre, pour la journée : les sous Lieutenants Disson et Burlat tués, 6
officiers blessés, 45 tués, et environ 150 blessés.
Pendant la nuit, le calme succède à la lutte. On le met à profit pour s'occuper de
travaux et dapprovisionnements. La nuit suivante,du 9 au 10, le 4éme B.C.P voient
relever le 146éme auquel |
sont assignés les campements de Chipilly
et dEtinehem. Le régiment reviendra en ligne le 26 pour la reprise
doffensive du 30. Le 26, le 146éme, quittant le camp de Bouzencourt,
se porte en position dattente à louest de Bray
en vue de la relève quil doit effectuer le soir même. A la nuit, il vient occuper
le secteur est dHardecourt, 1er bataillon
à droite, 3éme à gauche, le 2éme en réserves dans le bois de Favières.
Il est encadré entre le 160éme à droite et le 153éme à gauche.
Lattaque du 30juillet: Le régiment doit attaquer le 27 les positions au nord
de Maurepas, mais lattaque est différée et ce délai est employé à pousser les
travaux et des tirs de destruction de lartillerie.
Lopération est fixée au 30 juillet 4h 45.
A 3h 30, les bataillons sont prêts. Pendant la nuit le 2éme bataillon a serré et
occupé en réserve, les tranchées et talus intérieurs de dHardecourt.
Les bataillons de tête partent à vive allure à leur fixée, à travers un épais
brouillard, auxiliaire précieux pour une attaque, qui masque leurs mouvements et leur
évite le barrage ennemi. A 5h 25, le 1er bataillon atteint le bois de Quesne. Le 3éme trompé par le brouillard, a fortement dévié
vers la droite et empiète sue la zone de marche du 1er bataillon. Il arrive à
se redresser et à sétablir à gauche du 1er bataillon, mais ne trouvant
aucune liaison vers le 153éme, sa gauche séchelonne face au nord.
Pour étayer la position trop en flèche de ces 2 bataillons, les 5éme, 7éme et deux
sections de mitrailleuses de la C.M sont poussées en avant. La 5éme vient
sintercaler dans le 3éme bataillon au sud du bois de lAngle, la 7éme se
place en réserve du 1er bataillon.
Ces mouvements survenant pendant que le 3éme rectifie
son erreur de direction provoquent un mélange des compagnies auquel il est remédié par
une répartition du commandement entre les trois chefs de bataillons.
Telle est la situation à 5h 45, elle ne changera plus pendant la journée.
La possession de la ferme Falfemont est indispensable pour
progresser et les Anglais narrivent pas à loccuper. Les mitrailleuses
ennemies prennent tout mouvement sous leur feu. Lennemi essaie de sapprocher
par infiltration ; il est vite arrêté par nos feux.
Ne pouvant avancer, les bataillons commencent à sorganiser sur place en aménageant
les trous dobus.
Laction de lartillerie est nulle sur notre ligne avancée. Elle se concentre
sur les tranchées de départ de Hardecourt dès 5h,
lorsque les Allemands se rendent compte de lattaque. Au cours du bombardement, le
commandant Vautrin est tué au poste dobservation.
La situation du régiment demeurait tactiquement défavorable. Aussi ne fut-elle pas
conservée. Le soir, lordre est donné de reprendre la position de départ.
Pendant toute cette journée, la liaison par avion avait donné des résultats remarquables.
On sattend à reprendre lattaque on va remettre ça disent les
hommes. Mais il nen est rien.
Le 146éme a donné trois fois depuis le commencement de loffensive. Il sera
bientôt retiré de la lutte. En attendant il poursuit les travaux malgré les
bombardements ennemis qui depuis le 30 juillet deviennent plus fréquents et plus nourris.
La relève sopère le 7 au soir par un bataillon du 1er Mixte et le 2éme
B.C.P
Quelques
jours après, un changement inattendu sest opéré. Le 146éme est bord de la mer,
sur une plage à la mode du pays de Caux, le Tréport.
Tout comme les civils. On ne connaît plus la guerre que la les journaux.
Le 7 août au soir le régiment quittait le secteur dHardecourt,
en traversant le terrain ravagé par la bataille ; tranchées écroulées à peine
reconnaissables parmi les trous dobus, abris enfoncés qui ne sont plus quun
amas informe doù surgissent des
madriers déchiquetés et des tôles tordues, bois saccagés où il ne reste que des
troncs darbres de différentes hauteurs, suivant
le point où ils ont été frappés. |
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